Des morceaux choisis de ma vie: récits de voyage, coup de cœur de lectures, textes personnels, le tout dans plusieurs langues. Relatos de viajes, racconti, riassunti, impresiones sobre mis lecturas, etc ... Je reprends mon blog après plusieurs années d'inactivité. J'ai pas mal évolué depuis (par exemple, j'ai complètement cessé l'alcool dont je fais très largement l'apologie dans mes textes de l'époque et je ne suis plus de gauche) ... mais l'évolution fait partie de la vie, alors peut-être le poursuivrai-je en lui donnant une nouvelle orientation?
Toujours l'angoisse au moment de partir.
Toujours cette angoisse prégnante, qui colle à la peau comme l'humidité un jour d'orage.
J'ai tout vérifié, tout. Le gaz, l'électricité, l'eau, que j'avais bien fermé la porte. Combien de fois j'ai vérifié que j'avais bien fermé la porte? Combien? 10 ? 20 fois? Et encore j'ai dû recommencer parce que je suis rerentrée vérifier l'eau. En sortant -oui, j'ai bien jeté la poubelle-, en sortant, une voiture est passée, bizarre ... Elle faisait un bruit bizarre de moteur, comme si elle calait sans arrêt, puis repartait. Elle passe près de moi, des hommes moustachus et légèrement bronzés se trouvent à l'intérieur. La voiture est immatriculée en Bulgarie. Tiens, des bulgares ! Des souvenirs de voyages me revinrent en tête... Tiens, des bulgares, pensai-je avec une certaine joie. Des bulgares, oui, des bulgares.
Et là, l'évidence apparut à mes yeux. Ces bulgares font une ronde pour repérer les lieux et voler dans les logements que les voyageurs comme moi laissent vides, abandonnés. C'est ça et rien d'autre qui explique la présence de bulgares dans ma rue.
Car c'est facile de rentrer chez moi, un coup sec sur le volet et ça y est, il est ouvert, le volet; en plus j'ai laissé les fenêtres ouvertes, et oui, faut bien aérer, mais du coup, oui, cela facilite la tâche du voleur. Et la porte? Un coup de pied et elle est ouverte, la porte, je sais pas pourquoi je me casse tant le cul à vérifier si elle est bien fermée, autant la laisser carrément ouverte.
Mais me voler quoi?
Mon ordinateur?
Y a quoi dessus?
Des photos?
Des photos, j'en ai des milliers, entassées dans un coffre, c'était du temps de l'argentique, et je ne les regarde jamais.
Alors, à quoi ça sert?
En fait, j'ai peur. Voilà la raison. Si des bulgares, ou n'importe qui d'autre, les bulgares, c'est un prétexte, si les bulgares s'introduisent chez moi donc et me volent le peu que j'ai, j'ai peur que mon monde s'écroule, celui que j'ai mis tant d'années à bâtir, à dure peine. D'un côté, moi qui aspire tellement à changer de vie, qui le clame haut et fort, tout perdre ne serait-il pas le meilleur moyen de recommencer? Recommencer autre chose, une nouvelle vie?
Je passe près d'un arrêt de bus, les visages me sont très familiers, ben oui, dans une autre vie, il m'arrivait d'aller au travail et 7h00, c'est l'heure à laquelle je prenais le bus; ces gens sont mes compagnons de voyage du bus 295 et je les regarde à peine.
Tout perdre, d'accord, mais perdre quoi? Un ordinateur que des bulgares assoiffés de richesses vendront tout au plus 50 €, allez 60 parce que c'est vous. Ces bulgares, ils vont bosser tout simplement, c'est 7h00, heure de pointe, y font comme tout le monde, y vont bosser et y cherchent une place pour se garer, tout simplement.
Des bulgares ... Des bulgares qui ont une voiture, déjà, c'est des bulgares riches, avec des papiers, une identité. Des bulgares ... Deviendrais-je raciste? Moi qui vais souvent dans des pays très balkaniques, qui ai eu l'occasion de traîner dans le quartier gitan de Novi Sad sans que jamais rien ne m'arrive (j'ai même été super bien traitée), alors que j'aurais pu être, pauvre occidentale que je suis, une proie facile, volée, violée, abusée, enivrée. Moi qui met un point d'honneur à aller vers l'autre, à vouloir découvrir sa culture ... Mais, là c'est pas pareil, on est en France, et les bulgares en France sont victimes du système capitaliste outrancier qui gangrène notre société...
C'est pas tout ... c'est bien beau de réfléchir ... mais je ne marche pas très vite et à ce rythme-là, je vais rater le bus 38 de 7h12, qui me garantit d'être à l'heure avec une marge raisonnable à la Gare de l'Est. Ben oui, des victimes, ces bulgares. Ils sont acculés à s'introduire dans les logements laissés vacants par les voyageurs comme moi et à les voler. Finalement, je me demande s'il ne vaudrait pas mieux que je prenne le métro, sinon, je vais le rater mon train. La prochaine fois, je laisserai la porte ouverte, ce sera plus facile pour les bulgares et pour ma conscience. J'active le pas, moi qui ai peur de ne pas tenir mes étapes de 20-25 kilomètres, là, c'est un sacré entraînement. Et puis tiens, les bulgares, je pourrais même les inviter à déjeuner pour qu'ils fassent leur repérage plus facilement. J'ai le bus de 7h12, enfin 7h15, on n'est pas à trois minutes près, justement, il est annoncé dans 3 minutes, le bus, rien quoi, 3 minutes quand on attend le métro suivant, c'est énorme, mais le bus, bon ça va. A part que là, les 3 minutes sont écoulées et le chauffeur n'est toujours pas là. Putain, j'en ai marre de ces gens qui ne sont pas à l'heure. Le bus démarre, enfin, l'arrivée à Gare de l'Est est estimée dans 20 minutes, je serai vraisemblablement à l'heure. J'ai oublié de me rendre compte qu'il fait un beau soleil aujourd'hui et que la journée est prometteuse. J'ai oublié de me rendre compte que la femme assise en face de moi me sourit. J'ai oublié de me rendre compte qu'aujourd'hui, je pars en vacances. Le bus est à l'heure, j'ai même le temps de prendre un café, mais vite parce que je pourrais encore rater le train... Finalement, les bulgares, y peuvent tout prendre, tout voler, allez-y, servez-vous ! parce que l'essentiel, je l'ai pris avec moi.
Mon appareil photo tout neuf, je ne l'ai pas oublié cette fois.